APC ou l’éloge du déplacement

By | September 16, 2022

Publié le 16 septembre 2022 à 06h01

Il y a 35 ans, dans un paysage de mode glamour caractérisé par les maxi épaulettes de Thierry Mugler, les corsets coniques de Jean Paul Gaultier et les robes sculpturales d’Azzedine Alaïa, la maison parisienne APC est apparue, à quelques mètres du jardin du Luxembourg. Et avec elle l’esthétique formelle d’un vestiaire différent, masculin puis féminin. Une mode d’une apparente simplicité, conçue à partir de matières nobles et à des prix justes. Une promesse de sobriété avant l’heure incarnée dans l’acronyme de la marque : trois lettres signifiant “atelier de production et de création”. Depuis le début, APC a résisté au flux et reflux des tendances avec des pièces phares renouvelées année après année.

La marque, aujourd’hui implantée dans plus de 55 pays, reste une heureuse anomalie dans le monde mouvementé de la mode. Son créateur et fondateur, Jean Touitou, a su préserver ce “léger décalage”, intégrant dans son travail des disciplines et des artistes aux talents différents, passant d’un univers à l’autre : de la création d’un label de musique en 1993 à la fondation de une école alternative en 2008, l’ouverture d’un café éphémère en 2019 ou encore une collection d’œuvres patchwork avec l’artiste Jessica Odgen. De la même manière, il développe le principe d’interaction pour ses collections, invitant à collaborer avec Kanye West (2013 et 2014), le rappeur Kid Cudi (2019), Catherine Deneuve (2020), le collectif Brain Dead (2019), le GOOP media (2020), Lacoste (2022) ou encore aujourd’hui Jane Birkin. Au fil des saisons, un collectif hétéroclite et singulier s’est formé autour d’APC, capable, comme Jean Touitou, de citer son ami Kanye, Schopenhauer ou une réplique de dans la même conversion. Brice de Nice. Le tout parsemé de métaphores culinaires.

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Un passé de militant trotskiste, des études d’histoire-géographie, vous avez beaucoup lu sur Nietzsche… Comment êtes-vous venue à la mode ?

Je sortais des meetings militants avec des vêtements qui sentaient le tabac. Les militants fument des gitans. J’en avais marre, la classe ouvrière ne voulait pas vraiment faire la révolution. Dégoûté de tout, je suis allé en Amérique latine. J’embarque à bord de mon 4L à Gênes sur un cargo à destination de Buenos Aires. Un péché Brice de Nice, un film que je trouve excellent, j’imaginais aller surfer, mais ça n’a pas duré. Quand je suis revenu, je ne voulais plus être professeur d’histoire. J’avais vu que les enfants s’en fichaient. J’avais des amis chez Kenzo. Tu avais l’air bien. J’y ai travaillé comme magasinier. Ensuite, il y a eu deux étapes importantes. La rencontre avec Jean-René de Fleurieu, le mari d’Agnès b, qui m’a proposé de monter la branche Etats-Unis, puis ma collaboration avec le créateur japonais Irié. En 1987, j’ai fondé APC avec l’envie de confectionner des vêtements pour les professeurs d’histoire.

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Jean Touitou, créateur de la marque APC pour Atelier de production et création en 1987.

Jean Touitou, créateur de la marque APC pour Atelier de production et création en 1987.©Brigitte Lacombe/APC

Était-ce votre projet ? Imaginez-vous des vêtements pour un professeur d’histoire?

Je voulais le retour de la dignité à travers le vêtement. Je trouvais les vêtements de cette époque trop expressifs. Je préférais ne pas pouvoir lire sur la classe sociale, l’orientation sexuelle ou l’orientation politique d’une personne. Bref, je cherchais l’invisible.

Sa vision du vêtement est alors présentée comme sophistiquée, sans faille et minimaliste…

Je parlerais plutôt de maximalisme quand on sait le travail qu’il faut pour imaginer un vêtement d’une apparente simplicité pendant trente-cinq ans.

Ils sont devenus à la mode à la fin des années 1980, lorsque les silhouettes luxuriantes dominaient. Vous ne vous êtes pas senti à votre place ?

Je ne me sentais pas seul dans le désert. Des génies se sont promenés comme les Japonais de Comme des Garçons et Yohji Yamamoto avec leur mode radicale, ou Romeo Gigli.

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui c’est un jeu de quilles géant, on ne parle que de milliards.

L’enseigne s’est fortement développée depuis 1987 et compte 102 points de vente en 2022. Comment analysez-vous ce succès ?

Nous sommes super bons quand les choses vont vraiment mal. Avec la crise qui a commencé avec le Covid et qui malheureusement va continuer, les conséquences de la guerre et des autres virus qui arrivent, j’ai l’impression que les gens se tournent naturellement vers nous. Chez APC, nous faisons des choses plus fondamentales que les marques qui misent tout sur les envies rapides et les célébrités du moment.

Jane Birkin, pour APC Interaction #16

Jane Birkin, pour APC Interaction #16© DR

En 2010, APC se démarque avec un programme de recyclage du denim, puis en 2011 avec des couettes fabriquées à partir de chutes de tissu…

Je n’aime pas ce mot “recyclé”. Cela fait partie de ma culture de ne pas gaspiller. C’est comme du pain. Quand on a du pain rassis, on fait des galettes avec du persil plat et des oignons. Nous ne jetons pas. Il y a beaucoup de greenwashing et d’escroqueries sur ce sujet aujourd’hui. Je préfère rester dehors.

La mode est-elle un acte politique ?

Oui. Après tout, tout est question d’équilibre. On ne peut pas dire aux gens de toujours porter la même tenue, c’est trop déprimant. Et tout ce qui éloigne la dépression est bon à prendre.

En 2019 vous avez noué des collaborations avec des designers, acteurs ou artistes que vous appelez “Interactions”. Était-ce important à l’époque de se « nourrir » ailleurs ?

Oui. En fait, j’ai commencé plus tôt, dans les années 1990 avec Martine Sitbon par exemple. À l’époque, le mot collab n’existait pas. C’est sorti vers 2015. Ça y était, l’overdose, une obsession de la décennie, un peu comme les tagliatelles saumon, aneth et crème des années 1990. J’ai préféré le mot plus d’interactions.

Qu’est-ce qui vous plaît dans cet échange ?

Je vais prendre un exemple musical : en 1968, les Beatles ont appelé Eric (Clapton) pour jouer le solo de guitare sur While My Guitar Gently Weeps parce qu’ils savaient que lui seul pouvait le faire. Il en va de même lorsque je travaille sur une interaction avec Jane Birkin. Dans ce cas, elle seule peut le faire.

Des pièces de la collection capsule Interaction #16, fruit d'une collaboration entre Jane Birkin et APC

Des pièces de la collection capsule Interaction #16, fruit d’une collaboration entre Jane Birkin et APC© DR

Pourquoi exactement avez-vous décidé de faire cela ?

Elle figure sur tous les tableaux d’humeur des stylistes en herbe à la recherche d’un emploi, mais j’ai découvert quelque chose de presque invisible chez elle : un sens de la perfection en proportion. Grâce à elle, j’ai abordé les notions de “trop” et de “pas assez” lors de la création de vêtements.

Qu’est-ce qui vous relie?

Rien. Nous ne sommes pas amis, mais elle m’a vraiment impressionné par sa force.

Photographes, modèles… Ils font confiance à la jeunesse. Que feriez-vous aujourd’hui si vous aviez 20 ans ?

Je créerais un mouvement à côté duquel le mouvement punk serait une convention de nonnes.

Pour fêter les 30 ans d’APC, vous vous êtes rendu disponible pour la pratique de la parade. En 2020, au début de l’épidémie de Covid, vous avez annoncé dans une lettre ouverte que vous ne le feriez pas. Où êtes-vous aujourd’hui?

Maintenant j’ai envie de faire ce que j’aime, à ma façon, le 29 septembre ce sera avec une soirée à la Boule Noire à Paris. Et je vais révéler la 17ème interaction.