Emmanuelle Dancourt et Ugo Charron : « Nous avons abordé l’odorat par le toucher »

By | September 18, 2022

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Emmanuelle Dancourt, journaliste, ambassadrice de l’association Anosmie.org et fondatrice du podcast Nez en moins, est anosmique de naissance : elle n’a pas du tout d’odorat. Lui est-il donc inaccessible ? C’est une question que l’on peut se poser en l’écoutant parler de parfum. oumma qu’Ugo Charron, parfumeur à Mane, compose avec elle. L’expérience nous demande comment on pourrait faciliter l’accès au monde olfactif aux personnes souffrant d’anosmie – certains musées proposant des visites pour les non-voyants – mais aussi, de manière plus inattendue, la possibilité de relancer la créativité en parfumerie. Rencontrer

L’anosmie est mise en lumière depuis la pandémie de Covid-19 et ce projet nous permet encore de montrer les limites de notre société basée sur le visuel. Que signifie pour vous la vie sans odeurs ?

Emmanuelle Dancourt : Cela peut être interprété à la fois comme une fragilité et un handicap. Pour ceux qui ne l’ont jamais connu, comme moi, c’est une faiblesse. Dès mon plus jeune âge, j’ai eu l’impression d’être “à court d’une case” et je l’ai attribué à diverses causes tout au long de ma vie. En juillet 2021, j’ai découvert que je n’avais pas de bulbe olfactif – le diagnostic a été posé très tard en 2010 – et la petite fille en moi a finalement compris ce qui n’allait pas chez elle.

Au quotidien, l’anosmie est un handicap : vous ne pouvez pas sentir les aliments avariés, les dangers – comme les fuites de gaz, le feu – vous avez peur de l’odeur que vous pourriez avoir… Cependant, cela touche aussi l’intuition, dans laquelle joue le sentiment de l’Odeur. un rôle essentiel, comme le montrent les expressions courantes (« j’ai un pressentiment », « je ne le sens pas »…).

Pour ceux qui ont perdu l’odorat, c’est-à-dire qui ne sont pas nés anosmiques, c’est un drame absolu : 60% d’entre eux tombent en dépression. Ainsi, Jean-Michel Maillard a fondé Anosmie.org en 2017 après un accident traumatique à la suite duquel il s’est rendu compte qu’il n’y avait rien pour s’occuper de lui. Cela a d’abord permis de briser le sentiment d’isolement, de solitude, car la maladie était encore peu connue même dans le domaine médical à l’époque. Une partie du produit de la vente du parfum est également reversée à l’association. Elle propose une forme de soutien psychologique, mais Jean-Michel a aussi demandé aux chercheurs de créer un protocole de rééducation olfactive, qu’il a voulu gratuit et qui a été téléchargé plus de 100 000 fois pendant la pandémie. . De plus, dans l’anosmie congénitale, nous travaillons sur la prévention à destination des parents afin qu’ils comprennent le fonctionnement de leur enfant – il faut être conscient que c’est nous qui formons les professionnels à ce jour. On essaie aussi de faire reconnaître légalement ce handicap pour que le gouvernement puisse mettre en place des compensations.
En effet, lorsque vous êtes anosmique, c’est comme si vous n’aviez pas accès au monde normal. Et bien sûr la parfumerie n’est pas pour nous : l’odeur du vétiver, je ne sais pas ce que c’est, ça ne me plaît pas.

Ugo : En fait, en Europe, où il ne pousse pas, peu de gens connaissent son odeur : ça fait réfléchir comment il faut parler d’un parfum en général. Et il faut aussi penser à chercher des solutions pour cibler les personnes anosmiques car elles veulent se parfumer : notre projet m’a permis d’y réfléchir.

Créer umemaavez-vous eu recours à une approche synesthésique en particulier. Il sera question de ce sujet lors d’un épisode de nez moins que vous avez rencontré pour la première fois. Comment est née l’idée de lancer un parfum ensemble ?

Emmanuelle : Je ne connaissais presque rien à ce sujet : afin de mieux le comprendre, j’ai contacté Ugo en lui proposant d’enregistrer ce podcast, sans penser qu’une composition émergerait de ces échanges. Mais lorsque nous nous sommes retrouvés en studio début septembre 2021, l’idée a germé toute seule. Puis c’est Ugo qui a pu concrétiser le projet en le proposant à Mane puis en le présentant au World Perfumery Congress (WPC) à Miami en juin.

Ugo : J’avais déjà travaillé avec la synesthésie et traité intensivement le sujet à travers des travaux tels que Le mercredi est bleu indigo : à la découverte du cerveau de la synesthésie par Richard Cytowic et David Eagleman ou encore L’esprit surhumain de Berit Brogaard et Kristian Marlow ; mais aussi grâce à des expériences concrètes comme Smell X, où l’on a réfléchi à la structure des odeurs à partir de “l’effet Bouba-Kiki” issu des études de Wolfgang Köhler sur la forme des mots [en 1929]. En clair, certaines odeurs sont décrites par la grande majorité de la population comme rondes, d’autres comme pointues. Et il semble que cette manière différente de produire des odeurs puisse être universalisée. Pourtant, si la synesthésie congénitale touche 4% de la population mondiale, on peut l’apprendre aussi ! De plus, les parfumeurs utilisent constamment le langage synesthésique : une odeur « chaude », par exemple, ne dit pas grand-chose en soi !

Si vous utilisez habituellement cette méthode pour créer, en quoi la construction de cette composition diffère-t-elle d’un projet classique ?

Ugo : En fait, ça change tout : pour se comprendre, il faut rentrer beaucoup plus dans le détail des sensations : on a abordé l’odorat principalement par le toucher, car Emma est très tactile. Je me demandais quels ingrédients je pouvais utiliser pour lui donner la texture effet peau la plus possible. nous nous sommes rencontrés sur le site de Mane à Bar-sur-Loup, autour de plusieurs petits ateliers avec des éléments tactiles, visuels et gustatifs…

Emmanuelle : L’équipe de Mane avait fait un travail incroyable ! J’ai aussi choisi des fleurs dans un bouquet non pas pour leur odeur mais pour leur apparence. Puis j’ai visité l’usine et comme je ne pouvais pas la sentir, j’ai goûté les matières premières.

Ugo : Emma s’est immédiatement débarrassée des oiseaux de paradis qu’elle trouvait trop agressifs : elle aime les choses rondes, douces, vertes. Nous avons également essayé des plats umami, que nous avons placés au centre de la composition. C’est intéressant car c’est une saveur qui n’a jamais vraiment été explorée en parfumerie, certainement parce que le glutamate monosodique, l’ingrédient principal de l’umami, ne sent pas trop fort. Mais on peut encore reconstituer la perception que l’on a du rétroolfacteur.

Emmanuelle : Ugo m’a dit que cette lettre était la plus complète de sa vie et en même temps umema est un parfum qui a nécessité un nombre relativement restreint d’essais – une trentaine.

Justement, puisqu’Emmanuelle n’a pas pu ressentir les différents tests par la suite, comment s’est passé le développement de la création ?

Ugo : L’approche était plus expérimentale, ce qui était finalement très agréable, d’autant plus que nous n’avions ni délai ni contrainte financière. Quand j’avais une structure intéressante, je faisais sentir aux juges ce qui me permettait d’avancer. Nous avons ensuite envoyé des échantillons à Emma et sa famille pour les sentir devant la caméra : pour que je puisse voir leurs réactions ; L’essai 29 a été approuvé à l’unanimité. Le départ est vert tendre, avec du lentisque et du galbanum, en référence au paysage dont nous sommes tous deux issus. J’ai notamment travaillé l’umami avec de la sauge et un bel extrait d’algue rouge Jungle Essence de Mane, et avec l’idée de créer un salé gourmand : c’est beaucoup de chocolat car Emma adore ça, avec une belle noisette grillée Jungle Essence ce qui donne le coté toasté mais pas vulgaire. Je ne voulais pas utiliser les fleurs pour leur odeur, mais les aimer pour leur effet, leur texture : j’ai utilisé du Suederal (à l’odeur de suède) notamment. Pour relancer l’idée de l’umami, je suis parti d’un accord salé (mousse, sauge, cèdre de l’atlas, salicylate), que j’ai ensuite bonifié vers une douceur guidée. Peau.
Mais je n’arrive toujours pas à me faire à l’idée qu’Emma ne puisse jamais le sentir !

Et le nom du parfum, d’où vient-il ?

Emmanuelle : Il nous a fallu du temps pour le trouver. umamita était le nom interne utilisé par Ugo en référence à umami ; mais pour moi ce n’était pas du parfum parce que ça me rappelait le Brésil, la plage ; mais je préfère l’hiver, les pays nordiques.

Ugo : C’est un nom très rond, très “bouba” ! Il y a aussi un jeu de mots sur “hume Emma” et le U de Ugo. Mais à l’époque, nous n’avions aucune idée de le produire à plus grande échelle !

Ils ont présenté ce parfum en juin au WPC à Miami. Y avait-il un message que vous souhaitiez faire passer et quels retours avez-vous reçu ?

Emmanuelle : Le parfum porte en fait un symbole assez fort : il est invisible comme notre handicap. Il y avait un message général à l’attention de la profession : le parfum d’usure anosmique. Si l’anosmique traumatique garde l’ancien, l’anosmique génital est perdu. C’est une façon de partager le monde des autres, vous qui parlez sans cesse d’odeurs et auquel il faut sans cesse s’adapter. Mais le message était aussi de rappeler que nous sommes tous anosmiques dans le monde numérique.

Ugo : Cela nous a également permis d’atteindre les spécialistes de la parfumerie afin d’ouvrir les yeux des experts. Et puis les gens se demandent. Une dame malvoyante a demandé si nous allions pousser l’expérience plus loin et envisager un alphabet pour les personnes anosmiques comme le Braille. Nous n’avions jamais pensé à cela. C’est une vue fascinante!
Mais il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’un “parfum pour anosmique” et cela le rend pertinent sur le marché. L’approche était différente, elle a permis de créer un brief beaucoup plus complet et m’a permis d’explorer une nouvelle façon de composer.

Exactement : Quand avez-vous enfin commencé à penser au marketing ? oumma ?

Emmanuelle : Lors de ce salon où nous l’avons présenté au public, l’idée de commercialiser cette création est née lors d’une interview d’un journaliste qui nous a demandé quand sortirait le parfum. Nous n’avions jamais pensé à ça ! Les gens qui sont venus me sentir m’ont dit que je ne pouvais pas garder ça pour moi. Cela parait évident ! Mais encore faut-il s’armer de patience : il n’apparaîtra que l’année prochaine.

Que vous a apporté chaque expérience ?

Emmanuelle : Ugo m’a donné une identité, je dirais même une âme olfactive.
Mais ce parfum est pour tout le monde : comme Jean-Claude Ellena raconte sa façon de créer Un jardin en Méditerranée dans Le journal d’un parfumeurUgo a fait exactement la même chose en me mettant au centre de l’inspiration.

Ugo : C’était une façon vraiment excitante de créer et je pense que le résultat le montre : celui qui l’a ressenti se souvient rapidement de la texture ! Expérimenter des saveurs comme l’umami m’a donné une approche différente, plus physique. C’est un peu comme lors des concerts : on peut écouter de la musique chez soi, mais quand on bouge c’est parce qu’on se sent un peu plus physiquement et émotionnellement. J’ai essayé de traduire cette idée.

Pour en savoir plus sur Umema : umefragrance.com/

Droits d’auteur : Emmanuelle Dancourt

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