La Coupe du monde de football, instrument d’influence du Qatar

By | November 22, 2022

Probablement jamais auparavant le fleuron du sport mondial n’avait suscité autant de polémiques à cause de son pays hôte. Analyse des sources du pouvoir qatari à travers le sport.

Interview réalisée par Olivier Bonnel-Cité du Vatican

Le Qatar au centre de la publicité mondiale : Hier, la 22e Coupe du monde s’est ouverte dans l’émirat, une première pour un État du Golfe. Jusqu’au 18 décembre, 32 équipes tenteront de succéder à la France et de revendiquer le trophée le plus populaire du sport mondial.

Cette édition va bien au-delà du sport : cette Coupe du monde au Qatar est sans doute la plus controversée de l’histoire. Le Qatar se démarque entre les soupçons de corruption dans le prix de 2010, la construction de stades climatisés dans le désert, véritable catastrophe écologique, et les conditions de travail de milliers de migrants sur les chantiers de construction des stades.

Comment expliquez-vous la dépendance du petit émirat au sport – et au football en particulier – pour asseoir son influence géopolitique ? Éclairge avec Raphaël Le Magoariec, spécialiste de la géopolitique du Golfe, il vient de publier le livre ” L’Empire du Qatar, le nouveau maître du jeu ?», Les Points sur les I Edition.

Entretien avec Raphaël Le Magoariec, spécialiste de la géopolitique du Golfe

Le Qatar recherche des secteurs, des domaines qui ont des leviers pour diversifier ses relations et sortir de sa dépendance au secteur gazier ou pétrolier. Le Qatar va donc se concentrer sur les zones centrales de la mondialisation afin de gagner en influence et d’étendre son territoire, mais aussi de se libérer des tensions régionales.

Dans les années 1990, les tensions n’ont cessé de monter dans cette région, et Doha a donc choisi une porte de sortie en investissant dans un domaine comme le sport, un domaine d’influence. Au début des années 2000, cette stratégie et cette recherche d’un secteur porteur pour leur politique étrangère ont commencé. Le Qatar est le pays le plus entreprenant lorsqu’il s’agit d’investir dans le sport comme outil d’influence.

See also  Coupe de France de foot. Belle fin de parcours St-Saturnin - La Milesse

En face du Qatar, par exemple, se trouve l’émirat de Dubaï, qui mène une politique qui rejette l’investissement du Qatar dans le sport. Autrement dit, pour Dubaï, le sport est un vecteur économique, alors que pour le Qatar, il est avant tout un vecteur d’influence. Il faut bien comprendre qu’investir dans le sport c’est comme investir dans le secteur de la défense pour le Qatar et donc les sommes peuvent parfois sembler folles à un public européen.

On entend souvent dire que l’Emirat du Qatar n’a pas de tradition sportive ou footballistique, mais en fait c’est un cliché…

En fait, ce sont les années 1990 qui ont brisé l’élan de cette tradition sportive au Qatar. De l’Europe on a l’impression que ce pays n’a pas de tradition sportive. Dans les années 1990, le grand-père de l’émir actuel, l’émir Khalifa, avec son ministre de l’Éducation qui dirigeait la partie sportive, a développé un projet sportif pour structurer sa société et développer un air de nationalisme autour de la figure de l’émir. Il faut comprendre qu’à cette époque l’émirat du Qatar était dans un contexte d’indépendance dans lequel il était nécessaire de développer et de structurer la politique intérieure de l’émirat. Et le sport contribuera à cette structuration.

C’est alors que l’on assiste à la « génération dorée » du football qatarien qui émerge au début des années 1980, avec notamment un premier exploit en atteignant la finale de la Coupe du monde U23 1981 face à l’Allemagne de l’Ouest après avoir notamment battu le Brésil et l’Angleterre. Ils continueront de briller dans cette décennie, même si, contrairement au Koweït ou aux Emirats Arabes Unis, le Qatar n’atteindra jamais la Coupe du monde. Dans ces années-là, il y a vraiment une tradition sportive qui se voit.

“Pour le Qatar, investir dans le sport, c’est comme investir dans la défense”

Au niveau du football, le Qatar fait partie de la Confédération asiatique et donc une confédération qui n’est pas au centre du football mondial. Cela signifie que la tradition sportive a moins de place pour s’exprimer sur la scène internationale, contrairement, par exemple, aux équipes européennes qui ont toujours figuré en bonne place lors des Coupes du monde. C’est pourquoi on a l’impression d’Europe que ce pays n’a pas de tradition sportive.

See also  Qatar 2022 Logo

Comment le football en particulier a-t-il été mis au service du nationalisme qatari ?

On a le sentiment que les autorités veulent toujours de la structure et cette Coupe du monde contribue à insuffler ce sentiment de fierté nationale, toujours centré autour de la figure dominante de l’émir. C’est l’émir qui offre à son entreprise ce championnat du monde et place le Qatar au cœur de l’échiquier mondial.

Quelle que soit l’issue de cette Coupe du monde de football, peut-on dire que Doha a déjà fait un pas en avant dans la géopolitique régionale par rapport à ses voisins ?

On peut dire que Doha a été un succès parce qu’il ne faut jamais perdre de vue que ce que Doha recherche avant tout n’est pas l’image, mais l’influence par l’investissement dans le sport et dans l’industrie mondiale du sport. Le Qatar est toujours à la recherche de cette influence et de cette légitimité auprès des puissants acteurs du sport mondial.

Doha a fait un pas en avant à cet égard car elle développe une politique très agressive dans ce domaine depuis deux décennies et est très bien positionnée aujourd’hui, même si son image en Occident a une part très négative. Le Qatar a réussi à influencer les sphères du pouvoir et les sphères qui finalement composent le monde d’aujourd’hui.

See also  Football. A l'ASPTT Caen, Sofiane Naïli est bien plus qu'un esthète

Doit-on craindre qu’après la Coupe du monde, personne ne s’intéresse au Qatar et, surtout, aux conditions de vie des travailleurs étrangers ?

En fait, il y a un danger qu’il y ait l’effet WM, le buzz du moment, et que ça tombe après. Ce serait dramatique, car après la Coupe du monde, le Qatar continuera à se développer et à construire son pays. Il faut être conscient que le Qatar a été un énorme chantier de construction au cours des deux dernières décennies, avec des constructions en cours jour et nuit, donc cela ne restera pas nécessairement avec la Coupe du monde.

C’est pourquoi il est important de maintenir la pression après la Coupe du monde. Il y a un risque qu’il y ait un effet boomerang et qu’après cette Coupe du monde l’intérêt pour le Qatar et le sort des travailleurs invités qui y vivent diminuent. Les ONG là-bas continueront à faire leur travail et à exercer cette pression. Les médias aussi doivent toujours être présents sur cette question et la mettre en lumière pour éviter que ces travailleurs ne retombent dans l’ombre et vivent toujours dans les mêmes conditions, largement inhumaines.