Le football, symptôme d’un monde qui change ?

By | November 23, 2022

Depuis que nous recevons des communiqués de presse en anglais de grandes maisons françaises, il nous semble, de notre coin du monde, que nous avons perdu le français. Mais le récent sommet de la Francophonie à Djerba a confirmé une autre réalité. La langue a peut-être été perdue au profit de la lingua franca anglaise contemporaine en Europe, mais elle prospère ailleurs, en particulier sur le continent africain, où sa graine, semée à l’époque coloniale, est devenue endémique et prospère magnifiquement.

Le français ne faiblit pas, il bouge.

De plus, la Coupe du monde au Qatar a suscité beaucoup de méfiance et de légendes urbaines. Sans entrer dans le détail d’allégations justifiées, force est de constater que le Qatar s’est battu pour conquérir le droit d’accueillir le monde prestigieux, mais selon les perceptions culturelles occidentales, l’émirat n’avait aucun “droit”. “Les Anglais ont inventé le football, les Français l’ont organisé, les Italiens l’ont mis en scène”, a déclaré le champion de France Eric Cantona. Les Anglais n’ont peut-être pas inventé le football, mais ils l’ont certainement structuré et codifié. Quand on parle de sport national, ça dit ce que ça veut dire : il faut un climat, un mode de vie, des joueurs qui s’entraînent depuis l’enfance, des clubs, un public passionné. Si le football s’est développé en Grande-Bretagne avant de s’exporter en Amérique latine avec les ouvriers britanniques envoyés sur les chantiers de l’Empire, c’est parce qu’il y trouvait de l’herbe constamment arrosée par une météo propice à la pluie favorable, et que les équipes se formaient tant dans l’élite internats du sud de l’Angleterre et dans les usines du nord. Des communautés d’hommes, en somme, unies de toutes origines, couleurs et horizons, reproduisant l’esprit des jeux médiévaux autour du ballon, s’affrontant et développant l’indispensable esprit d’équipe et de corps sans lequel aucune entreprise ne serait possible. Le Qatar, pays désertique sans réelle tradition dans ce domaine, n’avait aucune prétention à la Coupe du monde.

See also  Kylian Mbappé, bien plus qu'un footballeur

Cette Coupe du monde, commencée sous le signe du scandale, ne s’est pas encore terminée par le scandale pour des raisons étrangères à la morale et aux droits de l’homme. Le Qatar s’indigne parce qu’il est malgré tout le théâtre où se joue et se dévoile un certain basculement du monde. Scandale de voir l’Arabie Saoudite vaincre l’équipe argentine, l’une des plus invincibles de cette discipline. Scandale hier quand le Japon a battu l’Allemagne ! Ces couronnes, tombant sous les coups de quasi-outsiders pour qui le football ne peut être un sport national, l’une déserte et l’autre serrée, sont-elles ratées par excès de confiance ? Ont-ils mal évalué la préparation de l’adversaire et sa volonté de se battre ? Tout à coup, on dirait que le football est sur le point de sortir – à quelles acclamations ! – de ses prés carrés habituels, l’Angleterre, l’Argentine, le Brésil, l’Allemagne, la France, l’Espagne ou l’Italie.

Le football n’a plus besoin d’être national. C’est mondial, viral, et son pouvoir fédérateur provient autant des friches de Gaza et du Caire que des stades climatisés des riches États du Golfe.

See also  UEFA Direct 199 : Pleins feux sur l'EURO féminin | Au sein de l'UEFA

Pendant longtemps, le clivage entre pays “développés” et pays “émergents” (c’est le terme politiquement correct désignant les Etats autrefois qualifiés de “sous-développés”) a quadrillé le globe. Aujourd’hui la richesse est redistribuée. Les cartes sont remixées. Les cultures migrent et fusionnent. De nouvelles forces émergent et le football en est le signe. Nous assistons à une montée en puissance rapide de nations hier marginales, vivantes aujourd’hui d’une majorité de jeunes s’efforçant de dominer l’ancien monde. Qu’elle embrasse ses valeurs de liberté, de justice, d’égalité et de solidarité.

Depuis que nous recevons des communiqués de presse en anglais de grandes maisons françaises, il nous semble, de notre coin du monde, que nous avons perdu le français. Mais le récent sommet de la Francophonie à Djerba a confirmé une autre réalité. La langue est peut-être perdue en Europe au profit de la lingua franca contemporaine de l’anglais, mais elle est florissante…