Paillettes trempées de larmes à la Fashion Week de Londres

By | September 20, 2022

Molly Godard.

La Fashion Week en deuil national est-elle de mauvais goût ? La question occupe le monde de la mode britannique depuis que la mort d’Elizabeth II a été annoncée le 8 septembre dernier. Le lendemain, Burberry a annoncé qu’elle annulait son spectacle, tout comme Raf Simons. Fallait-il tout arrêter après ça ? Une rencontre de tous les créateurs avec l’organisateur, le British Fashion Council, a finalement remobilisé la troupe car les plus jeunes ne pouvaient pas se permettre de voir l’investissement financier que représente un défilé partir en fumée en termes de réservation d’espace. Frais de communication, embauche de travailleurs… “C’était important de continuer à défiler et que tout le monde reste uni en faisant preuve de solidarité avec les jeunes créateurs.”Elle prend la défense du créateur Jonathan Anderson, dont la voix a pesé.

A tout prix donc, la London Fashion Week s’est déroulée du 16 au 20 septembre. Les soirées, cocktails et dîners ont néanmoins été annulés. A l’entrée des défilés, interdits le jour des obsèques, les tenues des invités sont moins extravagantes. Mais sur les podiums, incapables d’anticiper l’onde de choc de la disparition du souverain, les créateurs ont plutôt prévu des défilés casual et disco avec une pluie de sequins et une envie de lumière. Résultats ? Une atmosphère étrange où une minute de silence et des tenues hommage (une cape fourreau bleue inspirée d’une tenue de 1957 chez Halpern, un ensemble noir brodé de fleurs chez Erdem…) précèdent souvent des robes gaies, glamour et brillantes. Comme si les paillettes se confondaient avec les larmes.

Halpern.

Avec Michael Halpern, continuez emmène-moi au pont, de Vera, un titre disco des années 1980, des créatures sophistiquées vêtues de robes léopard apparaissent devant huit silhouettes scintillantes créées en collaboration avec… Barbie ! Née en 1959, la poupée à la féminité sans vergogne suit depuis quelques mois une tendance “Barbiecore”, ses abus de rose et ses tenues moulantes revenant à la mode. Elle aura même droit à un film à sa gloire en 2023 signé avec Greta Gerwig. Halpern a réinterprété des modèles de robes Barbie des archives Mattel, avec des motifs à chevrons blancs et roses, noirs à pois dorés ou des motifs en zigzag. “Nous avons enduré Trump, le Covid, maintenant la guerre et la mort de la Reine… Plus que jamais, l’aisance au milieu des ténèbres nous est nécessaire.”plaide l’Américain, qui vient d’acquérir la nationalité britannique.

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Lauréate du Prix LVMH 2021, l’Albanaise Nensi Dojaka enrichit son vocabulaire sensuel, souvent noir et guidé par la lingerie, avec de grands effets de soirée. Ici, elle porte des robes à sequins rose bonbon ou imprimé léopard, un body argenté avec un jean, un fourreau dégoulinant de sequins… Nourrie par l’univers de Jean-Paul Goude, elle fait évoluer sa mode en la rendant théâtrale.

Paillettes, perles et tentacules de strass

Même Simone Rocha, à qui la pandémie avait inspiré des collections sombres, se délecte des sequins : elles composent des fleurs vertes qui s’épanouissent sur des bombers et des robes en tulle couleur saumon. “Je voulais sortir du trou noir dans lequel j’étais pour trouver l’urgence d’avancerexplique Rocha touché. J’ai choisi l’échinacée, la camomille aux vertus cicatrisantes et les voiles qui recouvrent les silhouettes, non pas pour le deuil, mais comme une houppette sur la peau. » Présentée dans l’enceinte de la Haute Cour pénale, sa riche collection mêle femmes et hommes avec des sacs à dos oversize, des ballerines métalliques et des chaussettes incrustées de cristaux, des sacs perlés, des bombers militaires perlés et des robes en lamé rétro-futuriste.

Simon Roche.

Molly Goddard ne lâche pas non plus : “Je voulais des chocs de tons pétillants”, devine-t-elle. Outre le jean à motif toile de jouy et les santiags, elle s’amuse à teinter sa garde-robe de couleurs fluo. Il réveille les robes en tulle, les sweats et les cardigans.

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Le glamour disco apaise par la contemplation contemplative : Edward Crutchley et David Koma doivent eux aussi composer avec cette ambiance douce-amère. Le premier, un excellent sélectionneur de tissus qui est également directeur des tissus chez Dior Men, évoque de hautes créatures sur une bande sonore tranquille. Ses modèles, assis sur des plateformes argentées ou irisées, portent des robes bouffantes ou des peignoirs en soie cloquée et aluminium ou en nylon brillant, des toges Psyché perlées, des slips à sequins fuchsia et des ongles manucurés bleu chrome.

Edouard Crutchley.

Quant à David Koma, après la minute de silence, il fait se déhancher des femmes élancées en filets de pêche ou en robes de velours noir, excitées par un tentacule de calamar incrusté de strass, des lunettes noires et un bikini lilas avec une étoile de mer flamboyante, des plumes bleu électrique et paillettes, blouson F1 et cuissardes irisées… Moins la messe dominicale à Westminster que le samedi soir fiévreux à Soho.

De Virginia Woolf à Lewis Carroll

En plein Soho, Jonathan Anderson se donne rendez-vous le soir au Las Vegas Arcade, un lieu de fête où l’on s’adonne aux jeux vidéo ou au billard. “Pendant mes années d’étudiant, j’y venais souvent tard le soir”, il glisse. L’omniprésence des écrans clignotants résonne avec sa collection troublante, une réflexion sur l’ère numérique bouleversant notre perception du monde. En nous immergeant dans nos « appareils intelligents », finissons-nous par fusionner avec eux ? Le créateur britannique le plus prolifique fait muter ses modèles entre l’homme et la machine, avec son flair pour le vêtement pop, pour l’objet distrait. Hauts de clavier d’ordinateur, bottines et salopettes imprimées de papier peint (dauphins, cocotiers, etc.), tricots à porter sans les décrocher du cintre, tee-shirts avec deux petites planches de surf ressemblant à des ailerons de requin dans le dos… Votre garde-robe est un dessin animé fou. “Pour moi, ce n’est ni futuriste ni surréaliste, mais le reflet de nos vies”souligne Anderson, qui conclut son défilé par un T-shirt noir en hommage à Sa Majesté.

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JW Anderson.

Son ombre flotte définitivement partout. Steven Stokey Daley, lauréat du Prix LVMH 2022 pour son label SS Daley, propose un vestiaire qui ne se serait pas trompé à Balmoral, le château écossais de Windsor, avec ses parties de chasse entre aristocrates. En un an, il a réussi à imposer une silhouette reconnaissable portée par des stars comme Harry Styles, souvent empêché par les voyages ruraux et les amours queer. Après avoir exploré les frissons des pensionnats pour garçons, il explore cette saison l’amour impossible entre deux figures littéraires, Vita Sackville-West (1892-1962) et Violet Trefusis (1894-1972), qui auraient inspiré les personnages de Virginia WoolfOrlando. Les mannequins de Daley lisent à voix haute les lettres d’amour des poètes sur fond de bosquets, en bottines couleur pêche et chaussettes à pompons, chemises en calicot, costumes en lin ou combishort kaki, oreilles de lapin sur la tête.

SSDaley.

Chez Paul & Joe, Sophie Mechaly, influencée par Lewis Carroll, avait concocté une collection naïve (robes bustier, col claudine, short court, combinaison vichy flashy, et bien sûr, quelques gouttes de sequins). “Mais je voulais ajouter des foulards et des fascinateurs à la dernière minute, un hommage”Elle dit.

Christopher Kane, qui revisite ses signatures dans un millésime qui manque de fraîcheur, répond aussi par son geste au défunt. Certes, ses robes de satin entrelacées de dentelles, ses jeux de corsets, ses effets plastifiés et ses superpositions graphiques n’ont a priori que peu à voir avec le style royal. Mais devinez qui a inspiré ses pulls twinset ?

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